« Quand je dis que je travaille Ă un essai sur la vieillesse, le plus souvent on sâexclame : "Quelle idĂ©e ! Mais vous nâĂȘtes pas vieille ! Quel sujet tristeâŠ" VoilĂ justement pourquoi jâĂ©cris ce livre : pour briser la conspiration du silence. Ă lâĂ©gard des personnes ĂągĂ©es, la sociĂ©tĂ© est non seulement coupable, mais criminelle. AbritĂ©e derriĂšre les mythes de lâexpansion et de lâabondance, elle traite les vieillards en parias. Pour concilier cette barbarie avec la morale humaniste quâelle professe, la classe dominante prend le parti commode de ne pas les considĂ©rer comme des hommes ; si on entendait leur voix, on serait obligĂ© de reconnaĂźtre que câest une voix humaine. Devant lâimage que les vieilles gens nous proposent de notre avenir, nous demeurons incrĂ©dules ; une voix en nous murmure absurdement que ça ne nous arrivera pas : ce ne sera plus nous quand ça arrivera. Avant quâelle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres. Ainsi peut-on comprendre que la sociĂ©tĂ© rĂ©ussisse Ă nous dĂ©tourner de voir dans les vieilles gens nos semblables. Câest lâexploitation des travailleurs, câest lâatomisation de la sociĂ©tĂ©, câest la misĂšre dâune culture rĂ©servĂ©e Ă un mandarinat qui aboutissent Ă ces vieillesses dĂ©shumanisĂ©es. Elles montrent que tout est Ă reprendre, dĂšs le dĂ©part. Câest pourquoi la question est si soigneusement passĂ©e sous silence ; câest pourquoi il est nĂ©cessaire de briser ce silence : je demande Ă mes lecteurs de mây aider. » Simone de Beauvoir.
« Quand je dis que je travaille Ă un essai sur la vieillesse, le plus souvent on sâexclame : "Quelle idĂ©e ! Mais vous nâĂȘtes pas vieille ! Quel sujet tristeâŠ" VoilĂ justement pourquoi jâĂ©cris ce livre : pour briser la conspiration du silence. Ă lâĂ©gard des personnes ĂągĂ©es, la sociĂ©tĂ© est non seulement coupable, mais criminelle. AbritĂ©e derriĂšre les mythes de lâexpansion et de lâabondance, elle traite les vieillards en parias. Pour concilier cette barbarie avec la morale humaniste quâelle professe, la classe dominante prend le parti commode de ne pas les considĂ©rer comme des hommes ; si on entendait leur voix, on serait obligĂ© de reconnaĂźtre que câest une voix humaine. Devant lâimage que les vieilles gens nous proposent de notre avenir, nous demeurons incrĂ©dules ; une voix en nous murmure absurdement que ça ne nous arrivera pas : ce ne sera plus nous quand ça arrivera. Avant quâelle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres. Ainsi peut-on comprendre que la sociĂ©tĂ© rĂ©ussisse Ă nous dĂ©tourner de voir dans les vieilles gens nos semblables. Câest lâexploitation des travailleurs, câest lâatomisation de la sociĂ©tĂ©, câest la misĂšre dâune culture rĂ©servĂ©e Ă un mandarinat qui aboutissent Ă ces vieillesses dĂ©shumanisĂ©es. Elles montrent que tout est Ă reprendre, dĂšs le dĂ©part. Câest pourquoi la question est si soigneusement passĂ©e sous silence ; câest pourquoi il est nĂ©cessaire de briser ce silence : je demande Ă mes lecteurs de mây aider. » Simone de Beauvoir.