Il n'a rien perdu de sa magie. Et mĂȘme, Ă mesure qu'on s'Ă©loigne de l'Ă©poque, la phrase en est si belle... Qui de nous pour ne pas se souvenir de lâaventure du Grand Meaulnes ?Sans doute, pour ceux de ma gĂ©nĂ©ration, câĂ©tait plus facile : les Ă©coles primaires Ă©taient les mĂȘmes, et il y avait un forgeron marĂ©chal-ferrant dans la rue principale du village (Ă Saint-Michel en lâHerm, il sâappelait Jubien).La vie nâavait pas tant changĂ©, lieux, circulations, objets, du temps du Grand Meaulnes Ă nos annĂ©es cinquante. La bascule est venue aprĂšs, radicale. Michel Chaillou citait souvent cette phrase extraordinaire, oĂč le seul adjectif ordinal suffit Ă conditionner et le mystĂšre et le rĂȘve : Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pĂ©nĂ©trant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers â pourquoi trois ? Tout tient Ă ce trois. Mais le mot grenier qui Ă©tait pour ceux de mon Ăąge associĂ© Ă un univers bien concret, une odeur de pommes sĂ©chant tout lâhiver du cĂŽtĂ© maternel, et celle des pneus Michelin neufs du cĂŽtĂ© paternel, que reprĂ©sente-t-il lorsque nous intervenons en collĂšge, ou cherchons Ă reconstruire la mĂȘme bascule fantastique avec lâunivers urbain des collĂ©giens dâaujourdâhui.Mais tel est le mystĂšre de la lecture et du conte que les adolescents d'aujourd'hui, lorsqu'ils se glissent dans le Grand Meaulnes Ă leur tour, y installent des rĂȘves qui ne sont pas les nĂŽtres â mais le fonctionnement du rĂȘve, sa machine Ă merveille, l'Ă©trangetĂ© de Frantz, le mystĂšre d'Yvonne, si.Je crois que jâai relu le Grand Meaulnes Ă chaque Ă©tape de ma vie. Maintenant encore, tous les deux ans, trois ans. Et toujours des dĂ©couvertes : rĂ©cemment, Pierre Bergounioux cite souvent la construction sĂ©quentielle des premiĂšres pages, la mĂšre du narrateur mise littĂ©ralement Ă lâombre, remplacĂ©e par la mĂšre dâAugustin, et cette terrible phrase qui est la premiĂšre que le narrateur entend â si on met Augustin Meaulnes en pension ici, câest que son frĂšre sâest noyĂ©, le narrateur prenant ainsi la place du mort.Câest une trappe Ă mystĂšre â la fĂȘte qu'on ne retrouve plus, chacun la porte en soi Ă jamais. Une Ă©criture sĂ©quencĂ©e comme le cinĂ©ma, qui n'existe presque pas encore, pour la plus belle leçon de rĂȘve et d'adolescence
Il n'a rien perdu de sa magie. Et mĂȘme, Ă mesure qu'on s'Ă©loigne de l'Ă©poque, la phrase en est si belle... Qui de nous pour ne pas se souvenir de lâaventure du Grand Meaulnes ?Sans doute, pour ceux de ma gĂ©nĂ©ration, câĂ©tait plus facile : les Ă©coles primaires Ă©taient les mĂȘmes, et il y avait un forgeron marĂ©chal-ferrant dans la rue principale du village (Ă Saint-Michel en lâHerm, il sâappelait Jubien).La vie nâavait pas tant changĂ©, lieux, circulations, objets, du temps du Grand Meaulnes Ă nos annĂ©es cinquante. La bascule est venue aprĂšs, radicale. Michel Chaillou citait souvent cette phrase extraordinaire, oĂč le seul adjectif ordinal suffit Ă conditionner et le mystĂšre et le rĂȘve : Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pĂ©nĂ©trant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers â pourquoi trois ? Tout tient Ă ce trois. Mais le mot grenier qui Ă©tait pour ceux de mon Ăąge associĂ© Ă un univers bien concret, une odeur de pommes sĂ©chant tout lâhiver du cĂŽtĂ© maternel, et celle des pneus Michelin neufs du cĂŽtĂ© paternel, que reprĂ©sente-t-il lorsque nous intervenons en collĂšge, ou cherchons Ă reconstruire la mĂȘme bascule fantastique avec lâunivers urbain des collĂ©giens dâaujourdâhui.Mais tel est le mystĂšre de la lecture et du conte que les adolescents d'aujourd'hui, lorsqu'ils se glissent dans le Grand Meaulnes Ă leur tour, y installent des rĂȘves qui ne sont pas les nĂŽtres â mais le fonctionnement du rĂȘve, sa machine Ă merveille, l'Ă©trangetĂ© de Frantz, le mystĂšre d'Yvonne, si.Je crois que jâai relu le Grand Meaulnes Ă chaque Ă©tape de ma vie. Maintenant encore, tous les deux ans, trois ans. Et toujours des dĂ©couvertes : rĂ©cemment, Pierre Bergounioux cite souvent la construction sĂ©quentielle des premiĂšres pages, la mĂšre du narrateur mise littĂ©ralement Ă lâombre, remplacĂ©e par la mĂšre dâAugustin, et cette terrible phrase qui est la premiĂšre que le narrateur entend â si on met Augustin Meaulnes en pension ici, câest que son frĂšre sâest noyĂ©, le narrateur prenant ainsi la place du mort.Câest une trappe Ă mystĂšre â la fĂȘte qu'on ne retrouve plus, chacun la porte en soi Ă jamais. Une Ă©criture sĂ©quencĂ©e comme le cinĂ©ma, qui n'existe presque pas encore, pour la plus belle leçon de rĂȘve et d'adolescence