Le dessous - Rachilde

By Rachilde

Release Date: 2025-02-16

Genre: Literary Fiction

(0 ratings)
Rachilde (1860-1953)

"... Marguerite posa le livre sur le guĂ©ridon, se gratta la racine des cheveux, examina ses pieds – dans le doute elle regardait ses pieds, qui lui donnaient toujours des conseils mesquins parce qu’elle les avait fort petits – puis elle essaya de penser.

La lecture d’un roman est, pour une femme, une aventure dĂ©fendue qu’elle se permet d’ajouter Ă  sa vie quotidienne. Marguerite, point femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. De la grande bibliothĂšque d’en bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, tĂąchant de peupler d’agrĂ©ables fantĂŽmes sa chambre de jeune fille, une chambre pĂąle oĂč tout Ă©tait virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube, le papier Ă  semis de pĂąquerettes, les meubles laquĂ©s blanc, le tapis de toisons floconneuses, les vases d’albĂątre sur la cheminĂ©e, les ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles d’araignĂ©es couvertes de neige dentelant les coins du tissu mĂȘme de l’ennui.

Son pĂšre lui recommandait de lire « avec fruit » (recommandation de jardinier en chef). Marguerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de n’importe qui, de prĂ©fĂ©rence les pages oĂč il y a des dialogues, et s’appliquait Ă  rĂ©flĂ©chir mĂ»rement ; mais elle ne s’intĂ©ressait guĂšre qu’au jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, tressaillant au seul mot mondain de flirt comme si on lui eĂ»t pincĂ© la peau. Plus cela lui paraissait impossible, plus elle se sentait capable d’y penser, sans, d’ailleurs, en rĂ©colter d’autres « fruits » que beaucoup de bĂąillements nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux dĂ©sordres de son imagination pour, le reste du temps, Ă©pousseter avec soin la poussiĂšre soulevĂ©e en son cerveau par le rapide passage du grand amoureux ou du sĂ©ducteur fieffĂ©, lequel passait orageusement soit Ă  cheval, soit Ă  bicyclette."

Le dessous - Rachilde

By Rachilde

Release Date: 2025-02-16

Genre: Literary Fiction

(0 ratings)
Rachilde (1860-1953)

"... Marguerite posa le livre sur le guĂ©ridon, se gratta la racine des cheveux, examina ses pieds – dans le doute elle regardait ses pieds, qui lui donnaient toujours des conseils mesquins parce qu’elle les avait fort petits – puis elle essaya de penser.

La lecture d’un roman est, pour une femme, une aventure dĂ©fendue qu’elle se permet d’ajouter Ă  sa vie quotidienne. Marguerite, point femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. De la grande bibliothĂšque d’en bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, tĂąchant de peupler d’agrĂ©ables fantĂŽmes sa chambre de jeune fille, une chambre pĂąle oĂč tout Ă©tait virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube, le papier Ă  semis de pĂąquerettes, les meubles laquĂ©s blanc, le tapis de toisons floconneuses, les vases d’albĂątre sur la cheminĂ©e, les ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles d’araignĂ©es couvertes de neige dentelant les coins du tissu mĂȘme de l’ennui.

Son pĂšre lui recommandait de lire « avec fruit » (recommandation de jardinier en chef). Marguerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de n’importe qui, de prĂ©fĂ©rence les pages oĂč il y a des dialogues, et s’appliquait Ă  rĂ©flĂ©chir mĂ»rement ; mais elle ne s’intĂ©ressait guĂšre qu’au jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, tressaillant au seul mot mondain de flirt comme si on lui eĂ»t pincĂ© la peau. Plus cela lui paraissait impossible, plus elle se sentait capable d’y penser, sans, d’ailleurs, en rĂ©colter d’autres « fruits » que beaucoup de bĂąillements nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux dĂ©sordres de son imagination pour, le reste du temps, Ă©pousseter avec soin la poussiĂšre soulevĂ©e en son cerveau par le rapide passage du grand amoureux ou du sĂ©ducteur fieffĂ©, lequel passait orageusement soit Ă  cheval, soit Ă  bicyclette."

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