Rachilde (1860-1953) "... Marguerite posa le livre sur le guĂ©ridon, se gratta la racine des cheveux, examina ses pieds â dans le doute elle regardait ses pieds, qui lui donnaient toujours des conseils mesquins parce quâelle les avait fort petits â puis elle essaya de penser. La lecture dâun roman est, pour une femme, une aventure dĂ©fendue quâelle se permet dâajouter Ă sa vie quotidienne. Marguerite, point femme encore, lisait souvent, car elle sâennuyait. De la grande bibliothĂšque dâen bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, tĂąchant de peupler dâagrĂ©ables fantĂŽmes sa chambre de jeune fille, une chambre pĂąle oĂč tout Ă©tait virginal, transitoire : les rideaux couleur dâaube, le papier Ă semis de pĂąquerettes, les meubles laquĂ©s blanc, le tapis de toisons floconneuses, les vases dâalbĂątre sur la cheminĂ©e, les ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles dâaraignĂ©es couvertes de neige dentelant les coins du tissu mĂȘme de lâennui. Son pĂšre lui recommandait de lire « avec fruit » (recommandation de jardinier en chef). Marguerite sây efforçait, lisant nâimporte quoi de nâimporte qui, de prĂ©fĂ©rence les pages oĂč il y a des dialogues, et sâappliquait Ă rĂ©flĂ©chir mĂ»rement ; mais elle ne sâintĂ©ressait guĂšre quâau jeune homme, le mauvais sujet de lâhistoire, tressaillant au seul mot mondain de flirt comme si on lui eĂ»t pincĂ© la peau. Plus cela lui paraissait impossible, plus elle se sentait capable dây penser, sans, dâailleurs, en rĂ©colter dâautres « fruits » que beaucoup de bĂąillements nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux dĂ©sordres de son imagination pour, le reste du temps, Ă©pousseter avec soin la poussiĂšre soulevĂ©e en son cerveau par le rapide passage du grand amoureux ou du sĂ©ducteur fieffĂ©, lequel passait orageusement soit Ă cheval, soit Ă bicyclette."
Rachilde (1860-1953) "... Marguerite posa le livre sur le guĂ©ridon, se gratta la racine des cheveux, examina ses pieds â dans le doute elle regardait ses pieds, qui lui donnaient toujours des conseils mesquins parce quâelle les avait fort petits â puis elle essaya de penser. La lecture dâun roman est, pour une femme, une aventure dĂ©fendue quâelle se permet dâajouter Ă sa vie quotidienne. Marguerite, point femme encore, lisait souvent, car elle sâennuyait. De la grande bibliothĂšque dâen bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, tĂąchant de peupler dâagrĂ©ables fantĂŽmes sa chambre de jeune fille, une chambre pĂąle oĂč tout Ă©tait virginal, transitoire : les rideaux couleur dâaube, le papier Ă semis de pĂąquerettes, les meubles laquĂ©s blanc, le tapis de toisons floconneuses, les vases dâalbĂątre sur la cheminĂ©e, les ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles dâaraignĂ©es couvertes de neige dentelant les coins du tissu mĂȘme de lâennui. Son pĂšre lui recommandait de lire « avec fruit » (recommandation de jardinier en chef). Marguerite sây efforçait, lisant nâimporte quoi de nâimporte qui, de prĂ©fĂ©rence les pages oĂč il y a des dialogues, et sâappliquait Ă rĂ©flĂ©chir mĂ»rement ; mais elle ne sâintĂ©ressait guĂšre quâau jeune homme, le mauvais sujet de lâhistoire, tressaillant au seul mot mondain de flirt comme si on lui eĂ»t pincĂ© la peau. Plus cela lui paraissait impossible, plus elle se sentait capable dây penser, sans, dâailleurs, en rĂ©colter dâautres « fruits » que beaucoup de bĂąillements nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux dĂ©sordres de son imagination pour, le reste du temps, Ă©pousseter avec soin la poussiĂšre soulevĂ©e en son cerveau par le rapide passage du grand amoureux ou du sĂ©ducteur fieffĂ©, lequel passait orageusement soit Ă cheval, soit Ă bicyclette."